SOPRANO

L’EVEREST
Dans son livre Lettre d’Amour d’un soldat de vingt ans, Jacques Higelin écrivait ces sages paroles sur la noblesse de l’escalade : « Les murs ça n'effraie que ceux qui restent plantés devant ! Même si on s'écorche en grimpant, même si on se blesse en retombant... On se repose, on attend que le souffle revienne pour la prochaine escalade. Mais ne rien entreprendre parce que le mur semble trop haut, se dire qu'on n'y arrivera jamais, autant se flinguer ». Cette leçon de vie délivrée par le funambule de la chanson française pourrait avoir été écrite pour Soprano tant elle résume fidèlement son parcours. Le rappeur-chanteur marseillais n’a certes jamais gravi de montagne vertigineuse, mais il a remporté des victoires toutes aussi décisives et déterminantes, pour se hisser en vingt ans de carrière au sommet du hip-hop hexagonal. Sans frime, démagogie, ni postures, mais avec sincérité, à la sueur de sa
plume agile et de concerts explosifs, le dépassement de soi comme seule boussole. L’Everest, son quatrième album solo en apporte une preuve éclatante.
Après un voyage en Cosmopolitanie en 2014, Soprano nous invite donc à une virée en altitude, sur le toit du monde. « J’ai choisi ce titre comme une métaphore de ma vie, mais aussi pour sa dimension
universelle. On a tous une montagne à escalader, des soucis à surmonter, des défis à relever. C’est une ode à l’élévation. Le plus important, c’est le chemin. J’aime ce proverbe qui dit : « quand tu es
arrivé au sommet de la montagne, continue de grimper» », s’amuse l’artiste marseillais grandi dans les quartiers nord de Marseille, au Plan d’Aou, au début des années 80. C’est là qu’il s’est découvert un don, sa voix, et un nom de scène. « Je chantais tout le temps, donc mes copains m’ont très vite surnommé Soprano. J’ai commencé à la madrassa, l’école coranique ; puis j’ai découvert Michael Jackson, le rap... Je n’avais qu’une idée en tête : devenir artiste ». Evidemment, il en aura fallu de
l’obstination, de la persévérance et une foi en béton pour affronter les mines sceptiques, avancer malgré les regards désapprobateurs. Mais la passion donne des ailes et peut déplacer des montagnes. Il le chante sur Mon Everest en duo avec Marina Kaye, en ouverture de son nouvel opus.
« On m’a dit petit réveille toi, t’es trop rêveur/ Oublie tes rêves d’ado/ Comme tout le monde suis le troupeau/ Mais le têtu que j’étais avait de la détermination plein le sac à dos/ Aucune de leur dissuasion ne m’a mis le genou à terre».
La suite est connue : avec Alonzo, Vincenzo et le regretté Sya Styles, il fonde en 1995 les Psy4 de la Rime, groupe phare du rap marseillais troisième génération, dans le sillage d’IAM et de la Fonky
Family. Après l’ascension collective, Soprano s’attaque à d’autres sommets, en solitaire cette fois. Résultat, trois albums marqués par des audaces stylistiques inédites et un message positif sans être naïf, conscient sans être donneur de leçons. A chaque disque, il affirme et affine sa singularité osant des croisements entre rap et chanson française, toute une culture populaire dont il fut bercé durant son enfance et son adolescence. « J’étais fan du Wu Tang Clan, mais aussi de Daniel Balavoine, Francis Cabrel, Zazie, Brel. Je suis le fruit de toutes ces influences ». Avec La Colombe et le Corbeau (2011), il célèbre ainsi les noces du rap et de la chanson dans un double album salué par la critique et le public (triple platine avec 350.000 albums vendus). Dans Cosmopolitanie (2014), il s’aventure vers la culture dance qu’il fusionne avec sa prose. Une démarche sacrilège pour les puristes, mais revendiquée par Soprano : « J’ai aussi grandi avec les tubes du Hit Machine. Il était donc naturel pour moi d’intégrer l’électro et la techno dans mes chansons. Et puis le rap s’est toujours nourri d’autres styles musicaux comme une éponge, c’est dans son ADN. En ce sens ma démarche est conforme à l’esprit du hip-hop ». Son ambition : « sortir le rap de son ghetto et de ses figures imposées ». Sa conviction : « La culture dite « urbaine » peut être aimée de tous. Pour cela, il faut prendre des risques, apporter quelque chose de neuf, sinon on fait du surplace ».

Ce nouvel opus s’inscrit directement dans le sillon tracé par Cosmopolitanie. L’éclectisme musical reste de mise : guitares acoustiques, pianos pop, rythmes afros et envolées dance, rap électro et minimaliste inspiré par la nouvelle vague américaine, Travis Scott, Drake, The Weeknd... Les couleurs et les émotions musicales se mêlent et s’entrelacent au fil de l’album, parfois dans un même morceau. « J’aime surprendre avec des ruptures, des changements de tons et d’humeur ; passer du chant au rap, d’une ballade épurée à des beats dansants. Cela rend l’écoute du disque moins linéaire ». A la production, on retrouve le complice de toujours Mej ; les talentueux Fred Savio et Felipé Saldivia (déjà présents sur Cosmopolitanie) et un petit nouveau, Djaresma, 21 ans : « Son instrument de musique, c’est la souris de son ordinateur qui s’éteint toutes les trois minutes, s’amuse Soprano.
C’est un Marseillais, un vrai geek avec une culture musicale très riche. Il a su nous apporter des idées fraiches car il connait les dernières tendances écoutées par la nouvelle génération...