The Inspector Cluzo
5ème LP « Rockfarmers »

Du coeur et des sens. « Rockfarmers » de The Inspector Cluzo est un miroir tendu vers l’être. Le temps et les écoutes opèrent loin des fugaces frénésies modernes. Le duo montois aurait dû se satisfaire d’une solide réputation d’agitateur musical autour du monde. Fondé en 2008, le groupe a visité plus de 44 pays au cours de 800 concerts. Il n’en est rien. Ce double album convoque l’humain et invite la réflexion.
Sommes-nous condamnés et réductibles pour de bon ? Déracinés à jamais et étranger de paliers ? Ce Rockfarmers distille une voie vers nous même et une terre nourricière dont le rock et ses ancêtres ont pris pousse. « Estiu Theme » s’offre en gospel. « Lost in traditions » a l’odeur des champs de coton. « Quit the rat race » goûte sa rage du côté de Détroit. Un folk soutenu épouse « Alright Georges ». La moiteur érotique du funk se frotte à « Stars are leavin’» quand « Romana » trouve repos dans la couche de Curtis Mayfield. Puis quitte à pleurer car après ce disque, nous sommes désormais des hommes, « Kiss me » ne peut qu’enserrer et étreindre des larmes sousjacentes.
Nous pourrions en rester là, satisfaits par satiété. Mais ce disque va plus loin, gorgé qu’il est de cohérence et de liberté. Les soli de guitare débarquent à l’impromptu. Comme bon leur semble.
La guerre sonore se prépare, chacun est prêt. L’affrontement est proche. Puis la guitare trempe dans le blues comme sur « Abu », histoire des origines et de l’entremêlement. Unis et inséparable que nous sommes à l’instar du lierre et du chèvrefeuille. Et à peine croit-on trouver repos que la batterie sonne le réveil des troupes. On danse, on rit, on pleure, on se trouve face à soi-même prêt pour l’altérité. Le duo réinvente même la ballade rock sur « The Run » et « Lonely man », sans guimauve et pop corn à l’entrée.
Car ce disque est tellurique et racinal. « La Tierra Madre » dit-on en Amérique du Sud. Soit la pièce-maîtresse d’une oeuvre dont la portée dépasse le cadre stricto sensu de la musique. En 2013, Laurent Lacrouts, guitare et chant, et Mathieu Jourdain, batteur acquièrent une ferme à Eyres-Moncube (Landes) au nom évocateur de « Lou Casse », le chêne en gascon. Ici, l’idée n’est pas d’accomplir le vieux rêve hippie. Le folklore n’est pas de mise.
Dans le respect des traditions et de la terre, les Cluzo s’adonnent à l’élevage d’oies et de canards, se livrent à la fabrication de foie gras et de rillettes/confits qu'ils se plaisent à vendre sur le marché de Mont-de-Marsan.
Dès lors, Musique, Terre et Champs s’accompagnent jusqu’au point de fusion. Les compères résolvent ainsi la quadrature du cercle. Chez eux, le monde est un village aux mille carrefours. Le coeur est à l’ouvrage, aux rencontres et à l’ailleurs qu’ils soient aux quatre coins du monde ou sur
leurs terres gasconnes. Le magnifique documentaire de Yan Sourigues donne à voir ce parcours atypique et courageux.
Dans une industrie musicale standardisée, qui peut se targuer de publier un double album en toute indépendance ? Qui peut s’offrir le luxe d’entamer l’oeuvre par un morceau entièrement instrumental frôlant avec gourmandise les six minutes. Il faut une bonne dose d’abnégation et
d’insoumission. Nul doute que Led Zeppelin acquiesce. Tant III est un cousin lointain.
Conçu à l’ « ancienne », « Rockfarmers » prend pour trame le vinyl et ses délicieuses Face A et B. Les prises sont live et directes, l’enregistrement et le mixage sont entièrement analogiques.
Un parti pris qui est tout sauf de la coquerie. « Vintage » diraient les modes. Les Inspector Cluzo en font fi. Authenticité et tradition sont les maîtres mots. Dès lors, quel autre pays que les Etats-Unis,
quel autre lieu que Nashville (Tennessee) pour donner naissance à ce projet hors-norme ? Question de logique. Les deux mousquetaires se sont mus en cowboy, défricheurs de grands espaces. A la
nuance que les tambours de Mathieu Jourdain n’ont rien de belliqueux et Laurent Lacrouts ne dégaine que des riffs. Au mixage, Vance Powell. Besoin est-il encore de le présenter ? L’homme possède à son palmarès les plus belles prises du rock’n’roll (The Raconteurs, Jack White, Seasick
Steeve, Beck).
Il y aurait tant à dire : la subtilité, les richesses harmoniques, les trouvailles sonores. Mieux vaut écouter, non ? Car « être gascon signifie faire au lieu de dire ». Avec ce double-album, nous devenons tous un peu gascon.
Lionel Decottignies - L'Humanité Dimanche